La souffrance au travail, mythe ou réalité (5)
Par Scott Brain Kevin William
Terme employé en 1969 pour la première fois, le «burn out» est un concept relativement nouveau, d'abord bien connu au Canada, aux Etats Unis et dans les pays scandinaves. On peut traduire burn out par «brûlure intérieure», au sens où les ressources du sujet se consument, pour avoir été trop consommées, et en arrivent parfois à l'extinction. On l'a comparé aussi à une lampe qui grille par surcharge de tension.
Le «burn out» est en effet considéré comme étant la phase ultime d'un stress intense et de longue durée, un véritable épuisement professionnel qui dure et à propos duquel se pose essentiellement le problème de l'évolution : possibilité de guérison, ou au moins d'un retour sinon à l'état antérieur, du moins à un état de vie possible ? Mais la mort peut en être l'aboutissement, non seulement par suicide, mais aussi par la survenue de graves atteintes organiques (on parle de possible destruction des glandes surrénales). Dans la même perspective, le terme japonais karoshi désigne la mort subite par épuisement nerveux au travail, causée par une crise cardiaque (syndrome de la mort subite du salarié, observé pour la première fois fin 1960).
Le concept de «burn out» est apparu dans la littérature scientifique en 1974, visant des hommes d'affaires en stress permanent dans leur effort de compétition et d'ascension (associant assez souvent problèmes cardiovasculaires et hypertension). On l'a décrit aussi d'abord chez des professionnels émotionnellement très exposés (infirmières, pompiers, policiers), mais il semble finalement que, comme le stress, il puisse survenir dans n'importe quelle profession et pourrait toucher 5 à 10% des salariés.
Quels en sont les symptômes ? Ils sont extrêmement complexes et variés et peuvent se retrouver aussi dans d'autres affections, telles que le stress, la dépression, la neurasthénie, etc. Ainsi la discussion reste ouverte de savoir s'il s'agit d'une nouvelle catégorie diagnostique, et les psychiatres seraient là réticents, ou plutôt de l'association progressive d'un certain nombre de symptômes qui, par cette association même, prennent un sens bien particulier.
Il faut savoir que le burn out se prépare insidieusement et que ce véritable état de crise succède à une période de symptômes prémonitoires, qui sont des plus divers encore une fois, ce qui peut amener à la «période d'état» (comme on dit en médecine) de cette crise, par une reconnaissance parfois trop tardive de ses signes de début, d'autant que les situations de stress au travail sont devenues tellement classiques qu'on peut avoir tendance à y prêter moins d'attention. C'est pourquoi il appartiendra au médecin voire à l'entourage de la personne de prendre en compte des plaintes de tous ordres, d'évaluer les symptômes en eux-mêmes et le sens qu'il peuvent prendre dans leur articulation, et enfin de les attribuer au travail, ce qui peut engager la responsabilité de l'entreprise et entraîner diverses interventions d'aide.
Autrement dit, il ne faut pas se contenter de traiter des symptômes qui peuvent apparaître comme très banaux, comme une insomnie, des troubles de l'appétit, des douleurs dorsales, un sentiment de dévalorisation ou de baisse des capacités, mais rester attentif à leur évolution dans le temps et en intensité, en tenant compte de ce que l'entourage peut aussi les minimiser, en pensant que le sujet les majore ou se fait des idées.
Pour ne pas entrer dans une description qui ne peut être exhaustive et dans laquelle tout le monde pourrait finalement se reconnaître, nous insisterons sur ce qui nous est apparu comme essentiel, à savoir que le sujet change, sur tous les plans, qu'on ne le reconnaît plus et que lui-même perd ses propres références.
* sur le plan physique, il devient fatigué et fatigable, a des manifestations de toutes sortes, cardiaques, cutanées, digestives, vertébrales, etc., se trouve une propension à attraper «tout ce qui passe», a des troubles du sommeil, ne mange plus par dégoût ou devient quasi boulimique, etc. A cela il faut ajouter les symptômes liés à la prise d'alcool, de médicaments, voire de drogue. Tout ceci peut faire penser aux signes de début d'une maladie physique grave : consultations et examens peuvent se multiplier, sans résultat patent.
* sur le plan psychologique, le changement est beaucoup plus spectaculaire, même s'il peut être d'apparition insidieuse. A côté des pertes de mémoire, de difficultés de concentration et autres symptômes classiques, on assiste à une véritable transformation du sujet, en son contraire si l'on peut dire : de calme, il devient irritable, intolérant, sans patience, ne contrôle plus ses émotions, devient imperméable à l'humour, interprète mal tout ce qui lui est dit. Lui-même se plaint plus spécialement de ne plus éprouver d'émotion, de devenir insensible, de n'avoir plus de plaisir à rien et de vivre un mal être permanent, de se sentir inefficace, démotivé, insatisfait de tout et de plus en plus impuissant (dans tous les sens du terme) ; il se sent «seul au monde» (d'autant que l'entourage témoin peut avoir tendance à le fuir) et ne s'éprouve même plus être un homme (on parle dans le burn out de dépersonnalisation et de déshumanisation). Il se dévalorise, ne communique plus avec les autres, sinon quelques fois avec cynisme et dérision de tout, y compris de soi-même (sans éliminer des réactions possibles de persécution où «c'est la faute à l'autre»), devient prostré, ne croit plus à rien...
Il va de soi qu'alors l'exercice professionnel lui-même devient problématique, l'individu s'y sentant inefficace et comme paralysé (souvent après une période d'hyperactivisme où règne l'obsession du tout faire, de se dominer et rester «le plus fort»). Sur le plan privé, il se coupe de sa propre famille et de ses amis. Il peut occuper son temps en conduites répétitives de type obsessionnel avec un champ d'intérêt des plus limités («Rien ne l'intéresse. Il ne fait plus que des mots croisés, ou les mêmes jeux sur internet», diront ses proches).
En bref, à un stade avancé, on pourrait parler d'une véritable perte totale du désir, avec un désinvestissement quasi total de tout ce qui peut être gravissime, car le sujet devient insensible à tout raisonnement, à toute intervention étrangère, n'a même plus envie de s'en sortir. La vie perd son sens, le sujet se sent vide, sans aucune espérance, en proie à une domination des pulsions de mort, pourrait-on dire. A ce stade ultime, le suicide reste toujours possible, sinon toute thérapeutique est difficile à instaurer, car le sujet n'y croit pas plus qu'à tout le reste : de toutes façons, rien ne sert à rien, pourrait-on résumer.
On voit donc que le burn out est beaucoup plus qu'un stress, et la difficulté est de ne pas le confondre avec lui dans sa «préparation», d'autant qu'il est reconnu que le stress peut être une valeur positive de l'entreprise, synonyme de force, d'enthousiasme, voire d'implication.